Franketienne
MÛR À CREVER
…Chaque jour, j'emploie le dialecte des cyclones fous. Je dis la folie des vents contraires.
Chaque soir, j'utilise le patois des pluies furieuses. Je dis la furie des eaux en débordement.
Chaque nuit, je parle aux îles Caraïbes le langage des tempêtes hystériques. Je dis l'hystérie de la mer en rut.
Dialecte des cyclones. Patois des pluies. Langage des tempêtes. Déroulement de la vie en spirale.
Fondamentalement la vie est tension. Vers quelque chose. Vers quelqu'un. Vers soi-même. Vers le point de maturité où se dénouent l'ancien et le nouveau, La mort et la naissance. Et tout être se réalise en partie dans la recherche de son double. Recherche qui se confond à la limite avec l'intensité d'un besoin, d'un désir et d'une quête infinie…
L’univers fictionnel de l’auteur dépasse le cadre littéraire pour nous faire découvrir un étonnant potentiel évocateur du Verbe. Auteur mondialement reconnu, visionnaire et réaliste, maintes fois récompensé par des prix littéraires importants, il fait incontestablement partie de ces géants de la littérature, dont la puissance de suggestion s’imprime durablement dans l’imaginaire du lecteur. « Mûr à crever » est le texte fondateur du mouvement littéraire qu’il anime depuis de nombreuses années : « le Spiralisme ». Ce texte est la fenêtre qui permet d’approcher la totalité de l’œuvre de ce magistral auteur.
Franketienne dans la presse et sur Internet :
Le Magazine Littéraire : http://www.magazinelitteraire.com/content/Homepage/article.html?id=15397
Un article très complet de Jean Jonassaint :
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/franketienne.html
"Le Nouvelliste", le plus important quotidien d’Haïti (fondé en 1898) : Édition du 12/01/2010.
Extrait.
[...«Mûr à crever», l'un de ses romans fétiches, paru en 1968, est l'outil par lequel il donne à saisir le mouvement du chaos. Dans les premières pages de ses livres, il expose son art poétique. Franketienne par le spiralisme cerne la vie au niveau des associations par la couleur, les sons, les lignes, les mots et des connexions historiques par les situations dans l'espace et le temps. Non dans un circuit fermé, mais dans une spirale plus élargie et plus élevée que la précédente agrandit l'arc de vision...]
Article de Robenson Bernard.
Récents Prix Littéraires et distinctions obtenus par l’auteur :
Grand Prix du livre insulaire d'Ouessant, août 2005
Prix Union Latine de Littératures Romanes, avril 2006
Franketienne est l'un des lauréats 2006 de la Fondation Prince Claus de Hollande.
Franketienne a été nommé Artiste de l’UNESCO pour la paix le 24 mars 2010. Nommé pour deux ans, Franketienne apportera notamment son soutien aux programmes de l’UNESCO visant à promouvoir le livre et la diversité linguistique.
( Voir le lien sur le site de l'UNESCO en page actualité du site.)
Extrait :
[... Ils sont trois cents. Quatre cent cinquante. Huit cents. Ils sont près de mille. Dans les couloirs. Dans la cale. Sur le pont. Ils sont jeunes. Vieux. Tristes. Pensifs. Taciturnes. Bavards. Ils sont là. Empilés, comme des marchandises avariées dans le bateau. Une ferraille affrétée par le gouverneur bahaméen, en vue du refoulement massif des ressortissants haïtiens réfugiés illégalement aux Îles Bahamas. Le vent souffle fort. Sauvagement, les vagues fouettent à bâbord. Quelques refoulés, entassés sur le pont, regardent, nonchalants et livides, les lueurs de Nassau s'estomper peu à peu. Il est sept heures trente du soir. La même situation. Les mêmes conditions. Les mêmes tourments. Le même désespoir. Ils forment un îlot de souffrances sur la mer. Un immense coeur errant. Une douleur sans amarre.
Ils ont passé un mois, deux mois, quatre mois, dans les prisons anglaises aux Bahamas, avant d'être arrimés là, sur ce vieux bateau à destination d'Haïti. On ne sait pas exactement. On ne sait jamais trop bien. Seulement ils sont là. Un voyage retour si abhorré. Une roue-libre qu'ils ne désiraient aucunement. Venus dans ces îles avec une cargaison d'espoirs, ils en repartent aujourd'hui contre leur gré. Le cœur déchiré par l'inquiétude de ce qui les attend. Âmes de chiens en perdition. Voilà
des voyageurs non contents de revoir leur pays, ma parole ! Certains d'entre eux, affalés dans un coin, ne donnent aucun signe de vie. D'autres marchent à petits pas pour se dégourdir les jambes. Il y en a aussi qui parlent. Tantôt à voix basse. Tantôt en élevant le ton. Mais toutes leurs confidences, toutes leurs récriminations, tous les murmures, le vent, la mer froissée, le roulis du bateau, forment une étrange symphonie de désolation. Drame de l'ultime désespoir. Tragédie intensifiée par l'amertume des femmes et leurs voix douloureuses. Halètement déchirant jusqu'au fond voilé du ciel... ]
Une lecture : zazieweb.fr - De : minérale
Franketienne a écrit ce premier roman en 1968. Haïti est alors sous la dictature
de Duvalier.
"Mûr à crever" est l'histoire d'une gestation, où une terre-mère violentée ferait
pousser, de la semence de la misère, le fruit de la révolte. L'expulsion, sanglante
sera conditionnée par la mise à mort de la « zombification », état d'anesthésie où
est maintenu tout peuple opprimé.
C'est en accompagnant Raynand dans ses échecs, ses déceptions et ses déconfitures
que nous pourrons ressentir la lourde chape immobilisante de l'astre dictatorial.
C'est en participant aux émotions de la rencontre avec Paulin que nous sentirons
poindre une relation en miroir entre les deux hommes. Le tout « encycloné » dans
la spirale de Frankétienne.
Ce livre se présente alors comme une clef d'accès à l'œuvre de l'écrivain Haïtien.
Tout d'abord parce que sous les mots de Paulin c'est l'auteur qui s'exprime, qui
explique : « La littérature est moribonde. » « Il s'agit de créer plus que jamais.
», qui présente son mouvement spiraliste : « La vie n'est ni un segment, ni un vecteur,
ni une simple courbe. C'est une spirale en mouvement. » et qui expose ses outils
: « C'est la pluridimensionnalité au niveau des mots. » « Aucun fixisme ne doit entraver
la respiration de l'œuvre » « Le mot accède à la plus grande autonomie. ».Il s'agit
bien d'une forme littéraire où « l'écriture est l'œuvre » quand « la forme est inséparable
du fond ».
Mûr à crever" est alors l'illustration de ce qu'est une spirale. Sa lecture est pertinente
avant d'entamer les autres œuvres, Ultravocal par exemple. C'est donc un livre à
lire comme une initiation à l'expérience perceptive où Frankétienne semble tenir
le rôle de maître tout en donnant une place à son lecteur : « Le public comprendra.
D'ailleurs c'est lui qui écrira le dernier chapitre de l'œuvre. »