Dieudonné ZÉLÉ
LE GARÇON DE LA MOTABA
L’aventure ambiguë de Ngonzo est celle d’un jeune homme parti en quête du temps passé.
C’est le parcours d’un Candide « à la peau couleur de nuit sans lune » qui fait un retour impossible dans son pays natal, au soleil de l’équateur.
Mais une calebasse bruyante d’interrogations s’est brisée sur la barrière des traditions ancestrales.
Un vrai mur, infranchissable d’incommunicabilité, se dresse entre Ngonzo et son environnement.
Le bruit et la fureur des appétits, le déchaînement des passions et des pulsions sauvages, se mêlent aux chants des oiseaux en un tintamarre assourdissant.
« Le garçon de la Motaba » cinquième roman de l’auteur nous plonge au cœur de l’Afrique en tout ce qu’elle a de plus réaliste. L’humour de l’écrivain n’a d’égal que le comique des situations qu’il nous narre d’une plume vivace et chatoyante.
Extrait :
[... C’était à qui se présenterait le premier à la porte étroite de sortie du temps passé ! Les souvenirs se présentaient dans un inconcevable désordre. La tête du jeune homme risquait d’exploser sous leurs pressions impétueuses. Il passait par des sentiments contradictoires. C’était un immense paradoxe comme l’était la ville que Ngondzo était en train de redécouvrir. Oui, Brazzaville la capitale de son pays était, pour lui, un gigantesque paradoxe de bruit, de fureur de vivre et de mourir par la même occasion, de chants, de cris de joie et de cris de douleur mêlés, de rires et de pleurs, de poussière et de saleté, de richesse et de pauvreté en même temps. La ville avait-elle changé depuis qu’il l’avait quittée, un soir de septembre quelque dix années en amont ? C’était oui et non !
Partout, dans tous les sens, des grues projetaient leurs silhouettes métalliques vers le ciel de la République, nouvellement indépendante, du Congo. Des immeubles ultramodernes se construisaient à la hâte. Ils apportaient de la verticalité à la ville et changeaient son aspect de gros village traditionnel bantou. Les nouveaux pachas se dépêchaient d’inscrire dans la pierre, de préférence importée d’Europe, pour faire plus chic, une infime partie de leurs fortunes toutes fraîches, issues du pétrole et d’autres trafics obscurs. La plus grosse partie prenait le chemin des banques suisses, plus sûres, plus sécurisantes en cas de coup dur, toujours possible et soudain. Ils étalaient, cyniquement, leur morgue de nouveaux riches à la face de la misère dans le plus parfait désordre et au mépris des règles d’urbanisme. La ville grossissait dans la pagaille. Elle devenait tentaculaire à son corps défendant. La cité répandait ses villas confortables et la misère de ses bidonvilles. Elle en menaçait même les cimetières. Il était toujours possible d’obtenir un permis de construire dans les sites les plus reculés. Brazzaville prenait d’assaut les collines environnantes et envahissait les hauteurs des plateaux Batékés qui l’enserrait dans leur écrin de verdure. Il suffisait, pour avoir le droit de poursuivre l’urbanisme anarchique, de frapper à la bonne porte, d’appartenir au bon cercle, à la bonne région ou mieux, à la bonne ethnie. Elle était l’invitée privilégiée à la table du festin. Mais, il fallait se dépêcher de se remplir les poches et le ventre avant le prochain coup d’état, la prochaine guerre. Donc, en attendant le renouvellement des cadres par la force, les dérogations et autres passe-droits n’étaient pas faits pour les chiens. On « cafouillait » à qui mieux mieux. Les pêcheurs en eaux troubles étaient légions...]
© ana éditions 2012